Théorie des ensembles
introduction
Sommaire de cette première partie:
Sommaire général de l'ouvrage
Cette première page (sections 1.1 à 1.3), de commentaires sur le contexte général, ne sont pas nécessaires au vrai démarrage de l'exposé qui a lieu à la section 1.4.
1.1. Qu'est-ce que la logique mathématique ?
La mathématique est l'étude des systèmes éventuellement infinis
mais constitués de purs objets élémentaires, dont l'existence est abstraite,
indépendante de notre monde physique.
Chaque constituant (élément, relation... ) de ces
systèmes a pour seule nature le fait d'être exact, sans ambiguïté :
deux objets sont égaux ou différents, sont reliés ou ne sont pas reliés,
une opération donne un résultat exactement...
Le choix de tels systèmes à étudier est lui-même également un choix
mathématique, en ce sens qu'il est donné par des conditions exactement définies de complexité
limitée.
La logique mathématique est la partie des mathématiques ayant pour objet de décrire, aussi mathématiquement que possible, les fondements des mathématiques, autrement dit la nature, le point de départ et les règles de développement, du monde des mathématiques lui-même. Par sa "nature", il faut bien sûr entendre (comme pour celle de tout système mathématique) sa structure en tant que système, et ses propriétés.
Autrement dit, il s'agit de décrire de quoi est fait ce monde mathématique, qui consiste en l'étude des systèmes
d'objets élémentaires, développée à partir d'un
commencement sans mystère. Cela ne semble-t-il pas être une chose claire, où on devrait, en principe, savoir au départ de quoi on parle ? Mais il faudra y inclure l'étude du langage des mathématiques, qui, comme assemblage précis
d'objets élémentaires, est également un système mathématique, en relation mathématique
précise avec les systèmes étudiés: une étude toujours mathématique mais nullement triviale.
Alors, quels sont les fondements des mathématiques, avec leurs éléments de base, leurs formes élémentaires
d'assemblage, les structures du langage mathématique avec ses règles propres et ses relations précises avec les systèmes étudiés ?
Paradoxalement, il s'agit là d'un problème très complexe. Sa complexité
est (approximativement) limitée, certes, et manifestement moindre que celle
des théories s'approchant des fondements ultimes de la physique,
mais elle est tout de même grande.
En fait, si on travaille beaucoup à remonter le courant du développement
mathématique
vers ses fondements, et si à chaque fois qu'on semble rencontrer
un fondement, on s'interroge sur sa nature et les structures qui le constituent,
autrement dit sur le fondement du fondement et ainsi de suite, on trouve finalement en guise de fondement,
non une base nette et définitive mais une vaste dynamique plus ou moins
bouclée sur elle-même, comportant certaines étapes assez simples et d'autres
plus compliquées. Mais ce constat n'est pas un échec, car cette boucle est
bien plus pertinente qu'un cercle vicieux, étant de plusieurs parts
riche de développements potentiels utiles à diverses branches des
mathématiques, et globalement elle joue véritablement un rôle fondateur
pour les mathématiques.
Un tel phénomène n'est pas si surprenant en soi : ne sommes-nous pas
habitués aux dictionnaires qui définissent le sens de chaque mot au moyen
d'autres mots. La surprise réside bien sûr dans le fait qu'il s'agit de
mathématiques. Elle s'excuse en partie du fait qu'on veut donner des
fondements englobant des outils finis (le langage) capables de fournir un
maximum d'informations sur les systèmes infinis. Mais pour l'excuser
totalement, remarquons qu'il y a bien une science restreinte aux systèmes
d'objets élémentaires en nombre fini (limité), mais dont les fondements sont
sujets à ce même paradoxe : l'informatique.
On peut en effet utiliser les ordinateurs comme simples utilisateurs, en
sachant parfaitement ce qu'on fait mais sans savoir pourquoi cela fonctionne.
Ou on peut en chercher les fondements : langages de programmation et
connaissance du code source des logiciels (dont le système d'exploitation),
lesquels ont été rédigés en utilisant déjà des logiciels, dont un logiciel de
compilation dont on peut se demander en quel langage il fut écrit. On peut
aussi s'intéresser au matériel et à l'architecture du processeur, dont la
conception et la fabrication industrielle ont bien sûr été assistées par
ordinateur. Et c'est ainsi nettement plus facile que lors
de la naissance ex nihilo de cette discipline.
Le monde mathématique est structuré en théories (en nombre infini...).
Chaque théorie est l'étude des systèmes mathématiques comportant une
certaine liste donnée de types de constituants, liés entre eux par une liste de relations,
et satisfaisant une liste donnée de propriétés appelées les axiomes
de la théorie (alors dans certains cas elles satisferont toutes les mêmes propriétés)
(est-ce pour cela qu'on parle
des mathématiques au pluriel...). Implicitement ou explicitement,
tout travail mathématique se situe dans
le cadre d'une certaine théorie.
Chaque théorie peut être abordée et interprétée, au choix, suivant deux
approches : une approche réaliste (certains préféreront l'adjectif
idéaliste ou encore platonicien; le terme "réaliste" est employé ici
pour suggérer qu'on se réfère à un monde mathématique qui serait réel),
et une approche constructive ou formaliste.
L'approche réaliste consiste à penser que le monde mathématique, avec son
infinité d'objets, de systèmes et de vérités, préexiste à son étude laquelle
n'est qu'un acte d'exploration (Platon l'appelait un ressouvenir); et
l'approche constructive consiste à tout voir sous forme d'un
développement formel à partir d'un fondement constitué d'éléments
et de règles d'assemblage élémentaires définies au départ.
L'approche réaliste est celle de l'intuition, par laquelle on tente de
s'orienter en flairant l'ordre global de la réalité mathématique, tandis
que l'approche constructive, formaliste et rigoureuse, est celle qui va
préciser sur quels
fondements et suivant quels cheminements les choses se construisent.
La recherche des fondements d'une théorie (explicitation
d'une construction aboutissant à un système donné),
se confond donc avec la démarche de formalisation de cette théorie,
qui consiste à transformer l'intuition en rigueur.
Alors, que sont les fondements des mathématiques en général ou d'une
théorie en particulier, et pourquoi s'en
préoccuper ?
D'abord et à chaque instant, le fondement est ce qu'on connaît ou qu'on
a choisi d'accepter qui définit la théorie dans laquelle on se trouve,
et d'après quoi on peut avancer.
Avancer, c'est développer la théorie, explorer ses développements possibles. Ces développements sont de nouvelles notions et connaissances qui résultent du fondement précédent et s'y ajoutent pour
constituer le fondement suivant.
Pour développer une théorie, on est confronté au choix du développement à
effectuer parmi les développements possibles; mais ce qu'on ne choisit
pas de développer à un instant n'est pas perdu en développant autre chose,
car le fondement qui pouvait l'engendrer subsistant dans le fondement suivant
pourra toujours l'engendrer plus tard.
Ainsi, pour toute théorie mathématique présentée
par un fondement, on peut définir sa réalité comme étant l'ensemble de tous ses développements possibles.
Mais le travail fondamental consiste plus précisément à développer
les fondements les plus utiles possibles, c'est-à-dire
clairs et par lesquels on pourra plus efficacement et directement avancer,
nous rapprochant d'un maximum d'horizons.
Or ces meilleurs fondements ne pourront se construire que par un travail considérable (mais intéressant) à partir
d'un fondement initial a priori plus intuitif et facile à introduire.
Il est bien sûr impossible de tenir une démarche totalement réaliste, à cause
principalement de la finitude de l'intelligence humaine seulement capable
d'effectuer des raisonnements qui soient finalement traduisibles (avec plus
ou moins de difficultés) en un développement formel fini à partir d'un certain fondement.
Cette possibilité de réduire le raisonnement à une structure finie est
d'ailleurs une bonne manière de vérifier que l'intuition ne nous trompe pas.
De plus, la réalité mathématique résiste elle-même à la conception réaliste
qu'on peut avoir d'elle. En effet, pour pouvoir invoquer l'existence
d'une réalité mathématique il faudrait d'abord préciser laquelle, autrement
dit en choisir une théorie; mais même ensuite, on constatera que cette réalité
présente un certain caractère irréductiblement
dynamique capable de repousser ses limites toujours plus loin que sa totalité
infinie dont on pourrait un instant supposer l'existence : nous le verrons avec
l'explication du paradoxe de Russell. Mais ce défaut se
surmonte par le fait qu'il est pratiquement inutile de se fatiguer beaucoup
pour avancer loin dans la conception théorique de ces réalités supérieures.
On se contente donc en général de se fonder axiomatiquement sur une
conception relativement simple de réalité aux limites suffisamment éloignées
pour refléter le réalisme suivant une très bonne approximation à
l'usage des situations courantes...
Mais une approche totalement constructive n'est pas tenable non plus,
à cause de cette impossibilité de trouver un point de départ totalement
clair et auto-suffisant, mais aussi à cause du caractère toujours plus ou moins
arbitraire du choix de ce point de départ à l'intérieur de la
réalité mathématique.
En effet, le formalisme n'est pas non plus absolument fondamental car
ses bases et son fonctionnement ne peuvent être introduits au départ
qu'en s'appuyant sur
certaines motivations et "évidences" intuitives, autrement dit, en quelque sorte réalistes.
Sur un problème donné, une vision intuitive
peut parfois apparaître plus claire qu'un raisonnement rigoureux.
En pratique, on travaille généralement avec des preuves semi-formelles,
dont la structure globale est essentiellement formalisée ou plutôt visiblement formalisable,
mais l'expression de ses articulations exactes est laissée à
l'intuition, du moment qu'on "sent" qu'une formalisation totale
serait possible.
Enfin, cette dynamique des mathématiques qui se développent à partir de fondements
ne concerne pas seulement l'intérieur de chaque théorie
mais aussi les relations entre les théories : il y a des théories plus
élémentaires ou fondamentales (par exemple pouvant partir d'un fondement plus
simple) qui peuvent servir de fondements à d'autres théories,
d'une manière parfois plus pertinente que si l'on cherchait des fondements
à l'intérieur d'une théorie donnée : les constituants du fondement d'une théorie ne sont
plus alors vus comme un bloc toujours indissociable mais une partie d'entre
eux peuvent prendre un sens (celui d'une théorie plus simple) indépendamment
des autres, ouvrant la voie au développement potentiel d'autres théories
complexes ayant cette partie en commun.
1.2. Rapide historique des mathématiques
La recherche en mathématiques a connu une progression accélérée dans
l'histoire. Depuis l'étude de la géométrie par les Grecs, des progrès
importants n'ont été réalisés qu'au cours de ces derniers siècles avec
par exemple l'étude de la mécanique céleste (Newton... ) puis de
l'électromagnétisme, accompagnés d'outils d'analyse mathématique, et aussi
de l'algèbre (résolution d'équations, nombres complexes).
La théorie des ensembles n'a été étudiée qu'au début du 20ème siècle par
Cantor. C'est surtout au vingtième siècle que le
développement des mathématiques et de la physique fondamentale a été
explosif. En gros, les théories fondamentales de la science moderne au-delà
des notions de base ont été découvertes dans la première moitié du siècle;
puis, après une restructuration effectuée au milieu du siècle par le
groupe Bourbaki (seulement en maths et non en physique), de très nombreux
développements ont été réalisés dans la seconde moitié.
Nous savons que le monde des mathématiques
est infini et que la recherche ne s'arrêtera pas. Les voies de recherche
possibles sont très nombreuses, leur multiplication étant désormais
principalement limitée par le nombre de mathématiciens, alors qu'ils
sont toujours plus nombreux et que l'outil informatique facilite la
rédaction et la diffusion des travaux de recherche.
La recherche nécessite de se spécialiser dans un domaine, puisque
l'acquisition par une seule personne de toutes les connaissances actuellement
disponibles en mathématiques par exemple nécessiterait quelques
milliers d'années d'études (!).
Cependant, en France, l'enseignement des mathématiques dans le secondaire
(collège, lycée) et jusqu'aux premières années d'université reflète très mal
cette richesse et ce foisonnement : il est constitué d'un tronc commun qui
n'a pratiquement plus évolué depuis la "réforme des mathématiques modernes"
(dont la mise en place brutale, excessive et mal préparée vers 1968 a été assez
désastreuse pour un grand nombre d'élèves de cette
époque, suivie en quelques années d'un retour à une situation plus équilibrée),
si ce n'est dans le sens de l'appauvrissement des contenus.
La diversité et les derniers développements de la recherche
en mathématiques ne s'expriment pratiquement plus qu'à partir du niveau Master
(plutôt même deuxième année de Master).
Un grand nombre de mathématiciens restent en dehors de toute application
aux autres sciences; certains même ont horreur de toute idée d'application,
fiers de faire des mathématiques "pures"; mais une bonne partie des domaines
de recherche en mathématiques sont de près ou de loin susceptibles
d'applications, notamment en Physique.
1.3. A propos de théorie des ensembles
Le cycle fondateur des mathématiques étant assez complexe, on ne peut
aisément en donner d'entrée de jeu une image globale bien claire, et ce
serait d'ailleurs inutile, puisque c'est de choses simples qu'il faut
partir.
Alors, pour commencer
son étude on ne peut éviter de choisir un point de départ, un ensemble de
notions qu'on introduit d'abord sans s'appuyer (ou en faisant semblant de ne
pas s'appuyer) sur d'autres notions.
Aucun point de départ n'est parfaitement autonome, mais on peut trouver des
phases du cycle meilleures que d'autres pour servir de départ: des parties
qui sont plus simples que d'autres et par lesquelles le démarrage peut être
plus naturel.
Ainsi, un point de départ est un petit lieu progressivement éclairé et agrandi
perdu dans un monde obscur,
encore inconnu. Mais, qu'est-ce qu'un bon point de départ ?
C'est un lieu choisi et éclairé par un auteur connaissant bien les environs et
s'appliquant à guider rapidement son lecteur, beaucoup plus naïf que lui-même,
vers ce qu'il peut y avoir de plus authentiquement simple, clair,
commun à tous les points de vue, intéressant et capable d'ouvrir
l'esprit aux plus larges perspectives de développements mathématiques.
Cela, en prenant garde de ne pas l'illusionner,
l'enfermer dans un point de vue restrictif ni l'exposer désarmé à
des paradoxes ou questions sans réponse.
Les fondements des mathématiques sont principalement constitués de deux théories:
la théorie des ensembles et la théorie des modèles.
La théorie des modèles est la théorie des théories axiomatiques, de leurs significations
(les systèmes appelés univers pouvant en être les objets) et des démonstrations.
Elle est donc d'aspect un peu compliqué dans la mesure où elle englobe dans son
étude le traitement du langage formel des théories étudiées.
Ses avantages: elle est élégante, il n'y en a essentiellement qu'une version possible
(ses notions et résultats sont finalement les seuls possibles quelle que soit la manière
exacte dont on la formalise), et elle est sujette au théorème de complétude:
on peut montrer que, dans toute théorie-objet T dont traite la théorie des modèles,
tout ce qui est universellement vrai (i.e. vrai dans tout univers-objet de T)
est démontrable suivant les règles générales connues de la "théorie des démonstrations"
(partie de la théorie des modèles), autrement dit tout ce qui n'est pas formellement
démontrable à partir de T se trouve être réellement faux dans un certain univers
possible objet de T. On peut dire qu'un tel univers où l'énoncé est faux constitue
un contre-exemple de l'énoncé, mais suivant les cas il peut en exister dans le monde
mathématique sans qu'on puisse nécessairement pour autant en découvrir un en
particulier par une construction assez "satisfaisante" pour ce qu'on espèrerait
d'un contre-exemple en pratique.
On peut regretter que malgré son intérêt fondamental et sa relative simplicité (sauf bien sûr l'aspect théorie
des démonstrations qui serait à laisser de côté), la théorie des modèles demeure ignorée de l'enseignement du premier cycle universitaire.
La théorie des ensembles a pour but d'introduire et d'étudier les objets fondamentaux
du monde mathématique, en partant des objets les plus élémentaires et en construisant
ensuite les autres à partir d'eux. Mais il y a plusieurs théories axiomatiques des ensembles
possibles concurrentes (potentiellement une infinité), aux propriétés et résultats différents.
Chacune est assujettie au théorème d'incomplétude: du moment qu'elle est non-contradictoire, il s'y trouve des vérités non démontrables, parmi lesquelles l'énoncé de sa propre non-contradiction.
Théories des ensembles et théorie des modèles se partagent suivant diverses parts de
pertinences les rôles de fondements effectifs des différentes branches des mathématiques.
Ce sont les deux faces des fondements des mathématiques, complémentaires
l'une de l'autre et servant de fondement l'une à l'autre comme la poule et l'oeuf.
Chacune est le cadre naturel permettant de formaliser l'autre rigoureusement de
manière convenable. Les notions de théories et de leurs univers dont parle la théorie des modèles, se construisent formellement sous forme d'objets mathématiques comme les autres en théorie des ensembles; et toute
théorie des ensembles se formalise sous forme d'une théorie axiomatique comme les autres.
Mais ces formalisations sont
un travail pas très naturel, des manières d'expliquer des choses simples sur la base de
choses plus compliquées, c'est pourquoi il est normal de ne pas les effectuer au premier abord.
Le plus naturel est donc de démarrer les fondements des mathématiques par la présentation
d'une théorie des ensembles partiellement formalisée, et la mieux possible adaptée à ce rôle d'initiation
au monde des mathématiques, ce qu'on appelle une
théorie naïve des ensembles.
La tradition est de concevoir une telle théorie naïve comme l'expression plus ou moins
vulgarisée (implicite) d'une théorie axiomatique des ensembles particulière,
et précisément celle de Zermelo-Fraenkel (ZF) avec axiome du choix, notée ZFC en abrégé.
Ce choix s'explique par le fait qu'en général les auteurs de cours voulant présenter
un fondement aux mathématiques mais ne s'y connaissant pas vraiment dans ce domaine (notamment à l'époque où les perspectives nécessaires n'étaient de fait pas encore disponibles),
ont d'abord copié sur celui en usage chez les logiciens professionnels (puis bien sûr les
uns sur les autres sans se poser davantage de questions).
Ces derniers, ne se souciant guère de la question du meilleur choix adapté à l'introduction d'une
théorie naïve des ensembles pour l'enseignement de base, ont marqué leur préférence pour
le système ZFC, en vertu de son caractère expéditif en tant que système formel
(axiomatique de forme simple mais rigoureusement très puissante), qui leur permet
de démontrer leurs théorèmes métamathématiques de haut vol (résultats d'indécidabilité)
plus facilement.
Mais, même si en un sens cette théorie axiomatique semblerait satisfaisante vue de loin
(surtout quand on n'en connaît pas d'autre) et relativement simple, ce n'est là
qu'une impression manquant de pertinence. Car sa pertinence ne peut vraiment
s'apprécier que relativement à un environnement de connaissances plus
larges en fondements des mathématiques. Et elle s'apprécie à sa place
pour ce qu'elle est, à savoir qu'elle est une étape, une option, le choix arbitraire d'un système
possible parmi d'autres.
Parfois de simples traductions les unes des autres, les variantes peuvent
aussi notamment refléter différentes phases du développement du monde
mathématique, et mener à des résultats différents.
Ce sont ainsi différents aspects ou points de vue sur les mathématiques,
entre lesquels on peut choisir celui qu'on veut, d'après le but recherché.
Aussi, il serait faux de croire que les axiomes de la théorie
des ensembles sont choisis pour leur caractère "intuitivement évident".
Beaucoup d'aspects des fondements des mathématiques
doivent déjà de toute façon être admis au départ pour
pouvoir écrire un axiome, lui donner une signification et un usage: c'est le rôle de la
théorie des modèles comme cadre de toute théorie axiomatique.
Ce qui distingue donc les axiomes de la théorie des ensembles en tant que tels parmi les fondements qu'on se donne aux mathématiques, c'est justement
le fait qu'ils ne sont pas assez évidents ou nécessairement vrais (ils ne sont pas donnés
par la théorie des modèles) pour rendre inutile
ou superflue leur déclaration. Et si en dernier ressort ils sont choisis
pour des motifs intuitifs, cette intuition n'est pas du style d'évidence qui tombe
d'elle-même aussi simplement qu'on le dit (à moins bien sûr de renoncer à
les comprendre si ce n'est comme produit historique d'une sélection darwinienne), mais
elle s'enracine dans certaines motivations plus élaborées.
Or, quand bien même on voudrait se plier à la démarche de principe visant à préciser en termes axiomatiques la théorie des ensembles qui servira de fondement aux mathématiques de premier cycle universitaire, différents défauts seraient à reprocher au choix particulier de ZF (ou ZFC) parmi d'autres possibilités qu'on pourrait pourtant assez facilement entreprendre de poser.
Son premier défaut est son hypothèse implicite que tout ne serait qu'ensembles d'ensembles indéfiniment (finalement construits sur l'ensemble vide en vertu de l'axiome de fondation). D'autres auteurs considèrent que parmi les objets mathématiques il y aurait aussi les classes, suivant d'autres axiomatiques qui traînent parfois, mais ce ne sera pas non plus notre option, comme nous l'expliquerons plus tard.
Or, s'il est certes possible de construire formellement le monde mathématique de cette
manière, une telle conception ne ressemble quasiment à rien de la pratique des mathématiques.
En effet en pratique, beaucoup d'objets (éléments des ensembles considérés) "sont" de purs éléments en ce sens que la
question de leur nature particulière éventuelle (savoir quels sont leurs éléments si ce sont des ensembles) n'a pas lieu d'être évoquée. Cela n'étant
pas formellement incompatible avec l'idée que d'autre part ce sont tous des ensembles,
cette utilisation des purs éléments n'a pas eu besoin d'être formalisée, mais demeure un étrange gouffre entre la "théorie" officielle et la pratique des mathématiques.
Son second défaut essentiel est le fait de proposer ZF (la théorie avec schéma d'axiomes de remplacement) plutôt que Z (théorie de Zermelo qui fut inventée avant ZF, avec seulement schéma de compréhension), qui pourtant suffisait à la fondation des mathématiques de base.
En effet, il est affligeant pour l'oeil averti, d'observer la prétention de nombreux cours de première année à faire semblant de présenter "l'axiome de remplacement" (sic), qui en réalité est autrement plus subtil que ce qui est annoncé à ce stade.
Déjà qu'il ne s'agit pas, contrairement à ce que certains se laissent écrire, d'un axiome de remplacement mais d'un schéma d'axiomes, c'est-à-dire une règle de construction d'une liste infinie d'axiomes (un axiome pour chaque énoncé possible écrit à un endroit de la formule, tout comme le schéma d'axiomes de compréhension dans l'axiomatique Z), cette règle ne se trouve que rarement énoncée rigoureusement dans les cours de base.
Mais, quand bien même se trouverait un cours prenant soin d'énoncer rigoureusement ce schéma d'axiomes de remplacement, le lecteur ordinaire n'a de toute façon aucune chance d'en saisir la signification véritable. En effet, toute une partie de cette liste d'axiomes se trouve hélas avoir la perversité de signifier au fond bien autre chose (quelque chose de beaucoup plus subtil et puissant) que ce qu'ils ont l'air de signifier à leur lecture naïve, lecture erronnée que, hélas encore, commettent et transmettent habituellement dans leur ignorance les auteurs de ces cours.
Ainsi, déjà que les quelques cas d'énoncés rigoureusement exacts de ce schéma sont toujours recouverts de cette interprétation erronnée, que dire de l'habitude de passer sous silence l'énoncé exact pour n'en garder que son interprétation erronnée, vaguement habillée d'un semblant de formule pour lui donner un air mathématique ?
Ainsi, nous ne présenterons ce schéma d'axiomes de remplacement qu'à la fin de math4.pdf, après les autres axiomes nécessaires de la théorie des ensembles, muni d'une explication détaillée de pourquoi il serait faux de l'interpréter de la manière généralement supposée, et comment au contraire le comprendre pour le voir enfin correct.
Sans nous préoccuper au départ des questions d'axiomatisation précise, nous aborderons le monde mathématique
en cherchant à rendre compte
des idées profondes et notions les plus pertinentes qui émanent des fondements
et usages courants des mathématiques dans leur globalité. Alors, bien que venant quelquefois à exprimer le franchissement d'une étape dans l'exposé de notre théorie naïve des ensembles sous la forme de l'écriture d'un axiome qui s'ajouterait à une éventuelle axiomatisation de celle-ci, nous ne considèrerons la question de la donnée d'une forme rigoureusement axiomatique de théorie des ensembles avec sa liste exacte d'axiomes, que comme une des dernières étapes du cycle fondateur des mathématiques, une clé de voûte d'un système beaucoup plus large.
Notre étude sera basée sur la reconnaissance d'objets mathématiques fondamentaux de trois espèces
différentes:
les éléments purs, les ensembles et les applications.
On pourrait dire que les éléments purs ne constituent pas une espèce à part entière,
mais une absence d'espèce, le fait de
parler d'objets sans s'occuper de leur espèce (ce qu'on fait avec eux est
également valable pour tous les objets).
D'autre part, le choix des applications comme autre espèce d'objets sera complété
et relativisé par la présentation de notions voisines pouvant aussi être vues comme
fondamentales, comme la notion d'opérations.
Mais nous complèterons et éclairerons également ces notions par la question de
leur rapport au langage.